Le Parsemeur de rêve, nouvelle illustrée par La Marchande de sable.

La Marchande de sable, LR.

Bonjour toi,
Aujourd’hui je te propose un article un peu particulier puisque je te partage une nouvelle que j’ai écris… il y a bien longtemps. Je t’introduis un de mes premier projet d’écriture, un recueil de nouvelles appelé (Auto)Portraits. J’ai toujours vu ce recueil illustré, et dernièrement, en réalisant cette version féminine et onirique du Marchand de sable, j’ai repensé à ce texte. J’espère qu’il te plaira, que ces articles croisés pour te faire découvrir les différentes branches de mon travail sauront te conquérir.


Il possédait au cœur de ses mains tout un monde scintillant qu’il avait plaisir à contrôler. Il n’était pas le seul à avoir un univers incrusté au cœur même de ses paumes : des personnes au même don que lui étaient éparpillées un peu partout sur Terre. Il le savait mais ne les connaissait pas, et de toute manière, ne souhaitait pas apprendre à les connaître : toute la magie résidait là-dedans, dans ces inconnus qui détenaient le même pouvoir et qui étaient peut-être tout proche de lui, ou au contraire, bien à des kilomètres. Ces figures de l’ombre, qui exerçaient leur mission la nuit tombée, dans le plus grand des secrets, et qui permettaient à tout un chacun  —  lui compris, finalement, et c’est sans doute ce qui l’animait à ne pas rencontrer les autres membres de cette « communauté » —  de s’émerveiller.

La journée le rendait ordinaire. C’était un homme a priori semblable aux autres. Le scintillement de ses mains était annulé par les rayons du soleil : une lumière en masquait une autre. Il menait sa vie comme il le souhaitait, sans attirer les regards sur lui. Ce n’était qu’un vieil homme dont les lèvres arboraient toujours un sourire bienveillant. Il était propriétaire d’une petite librairie regorgeant d’albums jeunesse et il confiait à ses clients que sa passion était de donner le goût de la lecture aux enfants, et ainsi, leur apporter de multiples rêves pour nourrir leur imaginaire. C’était son pouvoir en attendant que le soleil ne se couche, celui de voir, grâce à des mots et des dessins constituant des ouvrages, des étoiles apparaître dans les yeux des plus jeunes. Le plus beau, une sorte de concrétisation de son travail, était de remarquer ces mêmes étoiles dans les yeux des parents, signe qu’ils n’avaient pas tout à fait perdu leur âme d’enfant.

Bien que susciter des passions est déjà en somme un talent remarquable que tout le monde n’a pas la chance de détenir, son don à lui était encore plus spécifique. A chaque fois que le ciel revêtait son voile sombre, ses mains s’éveillaient, peu à peu piquées par des petits points lumineux dont l’intensité variait à chaque instant. Les paumes de ses mains contenaient alors plusieurs constellations, elles étaient ce ciel se revêtant de son drap bleu nuit, accompagné d’une grande myriade d’étoiles. L’univers qu’il abritait au cœur de ses mains était celui des astres qu’il parsemait d’un simple souffle afin qu’elles rejoignent les cieux.

Le soir n’était pour lui qu’une continuité du travail de sa journée. Tandis qu’il mettait, au sens figuré, des étoiles pleins les yeux en offrant des rêves à travers les livres, la nuit, au sens propre, il permettait au ciel de se revêtir de ses étoiles. Il aimait dire qu’il parsemait des rêves éveillés pour ceux qui ne recevaient pas la visite de Morphée. Il permettait une étrange mais douce compagnie pour les âmes observant le soir par leur fenêtre.

La Marchande de sable, détail, LR.

Lorsque l’obscurité pointait le bout de son nez, il était temps pour lui d’arpenter les rues calmes voire désertes, coiffé de son éternel chapeau melon. C’était en quelque sorte son uniforme de parsemeur.
Il aimait dans un premier temps voguer dans les avenues en observant les personnes, détaillant les visages afin de faire quelque peu connaissance. C’était une première approche, une proximité avec ceux qui regarderaient quelques minutes ou heures plus tard ce que ce vieil homme venait de créer. Cependant, peu de gens, une fois à l’extérieur, faisaient attention au ciel. Il attendait parfois de remarquer des yeux tristes ou une moue déçue de ne voir encore aucunes étoiles poindre dans cette étendue bleutée pour se décider à émerveiller quelques regards. Il cherchait alors un endroit désert où il pourrait se retrouver à l’abri de l’attention, préférant avoir une certaine hauteur. Parfois il grimpait dans un arbre, ou comme ce soir, il gravit un toboggan pour se rapprocher du ciel revêtu de ses couleurs de la nuit. Il trouvait alors que les étoiles qu’il libérait brillaient plus fortement, que leur lumière était d’un coup plus dense.
Il joignît les paumes de ses mains pour les frotter un instant entre elles, réveillant son univers en les réchauffant. Il desserrait de temps à autre sa poigne pour plonger un regard à l’intérieur, pour observer la magie qu’il possédait, portant un regard naïf qu’il avait gardé au fil du temps, comme si chaque fois, il découvrait ce talent pour la première fois. Il attendait toujours d’être traversé par une vague d’envie de partager pour accomplir son rôle, espérant rendre ainsi son geste plus beau. Il amenait ses mains à ses lèvres, séparant tout doucement ses paumes pour créer une ouverture minime afin que rien ne s’échappe encore, et en un souffle, aussi doux que son secret, des centaines d’étoiles s’envolaient dans le ciel, se fixant pour former diverses constellations. Du bout des doigts, en caressant ses paumes comme si elles étaient des écrans de contrôle, il pouvait s’amuser à modifier la position des astres pour former les tableaux qu’il voulait dans l’obscurité. Ce soir, il n’en fit rien, séduit par le résultat de son geste. Parfois, le hasard lui semblait splendide. Maintenant, il n’avait plus qu’à revenir peu de temps avant le lever du soleil pour ramasser au creux de ses paumes les étoiles tombant du ciel. Elles veilleraient toute une journée avant de pouvoir, à nouveau, voleter dans les airs.

Mais en attendant, lui, comme plusieurs parsemeurs au même instant, venait d’habiller la nuit d’une lumière réconfortante, éloignant les solitudes et les monstres tapis au fond d’un chacun par ces scintillements, des présences éloignées. Il venait de disséminer dans le ciel des centaines de fragments de rêves.


Texte de fin 2017, ou début 2018.
La Récolteuse.

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