« Je ne sais pas dessiner », vrai problème ou excuse ?

Je ne sais pas combien de fois j’ai lu et entendu cette phrase.
Je ne sais pas, non plus, combien de fois, je me la suis répétée face à mon travail.
C’est presque un mantra, pour certain.e.s. Une carte rapidement jetée sur table.

On se la dit pour se dévaloriser.
On la pointe comme argument lorsqu’on commente le travail d’autrui, comme si ce qu’on disait n’était pas valable, pas légitime, parce qu’on « a pas » la « maîtrise. »
On lâche cette phrase en ayant à peine essayé, ou justement, pour esquiver la tentative.

Il y a sans doute pleins d’autres possibilités qui font que cette phrase, cette excuse j’ai envie de dire (qui dans certains cas est un fait et pas le moins péjoratif mais on y reviendra), est employée, mais je dirais que j’ai sorti les trois cas principaux, ceux que j’ai le plus vu dernièrement.
Mais la vraie question, dans le fond, à cette affirmation doit être :

Est-ce grave, de ne pas savoir dessiner ?

"Je ne sais pas dessiner" : évolution d'un dessin à force de pratique. 
Inspiration : paroles d'Overthinking, Orla Gartland.
PECULIAR MAELSTROM
A gauche : première version fait en mars.
A droite : dessin revu en juin. ( un tout petit peu plus de deux mois )

Revoyons notre rapport au dessin et nos priorités.

Cette phrase, on en fait tout un plat, on lui met une emphase incroyable. Mais une fois qu’on se pose la question «est-ce que c’est grave si je ne sais pas dessiner ?», on se rend compte que dans certains cas, c’est assez absurde d’en venir à tenir ces mots.
Parce qu’honnêtement, si tu aimes voir l’art des autres, mais que toi, de ton côté, tu n’as pas envie de t’y mettre… Où est l’intérêt d’avoir ces propos, si ce n’est tenir une négativité inutile ? On peut bien entendu statuer le fait qu’on ne s’y connaît pas en dessin, mais c’est aussi, involontairement, une manière de se rappeler qu’on n’excelle pas dans tous les domaines, une incapacité en un sens.
Je souligne cela parce que le cerveau a cette perversité, souvent, de s’accrocher au négatif, et même si on est à mille lieux de cela, qu’à titre personnel ce n’est pas un domaine qui nous intéresse, lui, vicieux comme tout, va prendre cette information la plus objective pour la tourner en un « ça non plus, tu ne sais pas le faire. » Encore plus si vous êtes « victime » du perfectionnisme, ou du manque de confiance en soi !

Alors qu’on soit bien d’accord : on ne peut pas tout savoir faire et nos intérêts ont beau pouvoir être multiples, c’est un peu dur de maîtriser de la broderie à conduire une montgolfière pour aller dans les meilleures contrées et savoir cultiver nous-mêmes le coton pour tisser de A à Z nos matelas, en passant par la maîtrise du navajo pour faire un master en physique quantique. Oui, ça n’a ni queue ni tête, mais est-ce que c’est assez imagé pour montrer que ça dépasse souvent nos champs des possibles ? D’où le fait d‘éliminer le plus possible les tournures négatives de notre vocabulaire, cela nous amène à repenser notre manière de voir les choses et souvent apporte une indulgence envers nous-mêmes, sans pour autant nous transformer en bisounours. Mais j’ai bien conscience que ce que je dis est fichtrement complexe à appliquer et ne se fait pas dans la seconde.

Donc, dans cet entremêlement de pensées, je reviens sur l’idée première: si vous n’avez pas envie de vous mettre au dessin, pas besoin de statuer sans cesse que vous ne savez pas le faire. Ok, compris, on passe à autre chose puisque cette pratique ne vous intéresse pas et c’est normal.
On ne dit pas «je ne sais pas faire du bobsleigh» si on regarde les jeux olympiques d’hiver par exemple. Ca ne nous empêche pas, pourtant, de commenter la performance qu’on observe, même d’une « waouh ».
Pourquoi dans le milieu artistique c’est un tel frein ? Pourquoi on emploi cette phrase qui alors, lorsqu’on commente le travail d’autrui, peut sous-entendre un « je n’y connais vraiment rien mais j’aime beaucoup ton œuvre mais si c’était un artiste qui la voyait peut-être qu’il trouverait ça infecte», vous saisissez le soucis ? Il y a certes de la dévalorisation de la personne qui tient ces paroles, parce qu’elle sous-entend davantage « je n’y connais rien, mon avis ne vaut rien, je dis peut-être de la merde », mais c’est toujours autant un soucis. L’avis d’un.e expert, comme d’un.e néophyte (terme dont je retire toute connotation négative, il n’y a aucune honte à cela), est tout autant valable. Ca n’empêche aucunement de ressentir quelque chose face à une œuvre, de trouver telle ou telle chose bien ou moins bien faites. Il y a certes des regards plus aiguisés, mais déjà, on a cette chance de pouvoir voir pour commenter une œuvre visuelle, alors pourquoi est-ce qu’on s’empresser de bafouiller les mots qui nous retirent ce droit naturel, ce fonctionnement immédiat qui est d’avoir une impression, un ressenti ? Notre perception, à tou.te.s, est différente. Notre sens de la beauté aussi. Tant de facteurs nous différencient des un des autres, c’est pour cela que nous n’avons pas les mêmes goûts, que nous ne savons pas faire les mêmes choses. Il ne s’agit aucunement d’émettre un jugement mais un avis. D’être dans la bienveillance, mais pas unilatérale mais réciproque, parce qu’on oublie souvent combien c’est important, en parlant à autrui, d’être tout autant dans le respect de l’autre que de nous. Je m’emmêle un peu les pinceaux, à mêler réflexion sur notre manière d’aborder l’art et à parler confiance en nous.


"Je ne sais pas dessiner" : évolution entre deux dessins semblables à force de pratique.
PECULIAR MAELSTROM – Thématiques différentes mais postures similaires.
A gauche, dessin réalisé le 28 avril.
A droite, réalisé les premiers jours de juin.

Après, il y a l’emploi de cette phrase qui semble avoir cet écho : « je ne sais pas dessiner mais j’aimerais / mais j’ai peur ».

Bonne nouvelle pour vous, pour nous : revenons à la source de tout !

Je te vois, froncé les sourcils parce que tu ne comprends pas où je veux en venir.
Chose merveilleuse : le dessin, ça s’apprend. Ca fait peur, comme un petit peu tout dans la vie, mais si on veut dessiner, on peut apprendre à. Chacun.e met plus ou moins de temps pour cela, plus ou moins d’énergie. Chacun.e développe un style au bout d’un temps qui lui est propre, une manière de faire, qui pour certain.e peut pourtant avoir la sonorité de «ce n’est pas abouti, iel ne sait pas faire», tout simplement parce qu’on ne fait notre réalité de la même façon, et c’est tant mieux.
Quand je dis revenons aux sources, je n’exagère vraiment pas : revenons au moment où nous sommes né.e.s, et voyons toutes ces choses qu’on a appris à faire, plus ou moins instinctivement.
On a appris, quand on a la chance d’être dans une situation valide, à respirer, à manger et boire, à marcher. On a appris avec de la chance à lire, à compter.

Tout ça à coup d’efforts. De ratés. De reprises.

Tout ça avec cette chose qu’on a perdu : l’innocence.
Avec cette autre chose qu’on a rapidement effacé : le fait de n’avoir que l’inconnu face à nous, et donc, de devoir braver cela pour se trouver un petit coin de terre où se poser. Mais une fois les coins de terre récoltés, on a une île plus grande, quelque chose d’à peu près sûr, et les efforts nous effraient, nous dépassent. On reste sur nos acquis. Le plus souvent, oui, par peur, et là c’est un autre sujet, pour savoir sa provenance.
Mais ne me faites pas croire qu’un enfant, aventurier né, n’a pas peur. L’enfant qui s’étouffe parce qu’il n’a pas encore compris que mâcher servait à détruire les aliments pour les avaler, et qui se dit que c’était comme la Blédine qu’il avait bébé, et donc avale d’un coup, ne s’arrête pas de manger pour autant. Il a eu peur, pourtant, et mal. Comme quand on s’est râpé genoux et mains à nos premiers pas, nos premières courses. Comme quand on était alors attendrissants et non pas ridicules en formant nos premières phrases pourtant plus que bancales. Comme quand on avait effroyablement mal à la tête d’essayer de lire, mais qu’on y voyait que trop de lettres.

Pourquoi à cette époque, peur ou pas, on allait de l’avant ? On ne se posait pas autant de questions (foutue société), on prenait un crayon gras, de la peinture, et vas-y que je te déchirais la feuille par passion d’avoir voulu y gribouiller ! Et vas-y que le A4 n’était pas suffisant et que j’allais faire des chefs d’oeuvres sur les murs !
Mais maintenant, prendre un crayon à papier, un outil qui peut s’effacer en plus, est trop dur. Voilà qu’on le regarde comme l’outil de notre souffrance, comme un fouet posé pour nous torturer, et qu’on préfère fermer les yeux, tourner le dos, malgré l’envie. Alors qu’on apprend.

On dit, à juste titre, que le plus dire est le commencement.

En effet. C’est déconstruire tout ce qu’on a difficilement ramassé au cours des années. C’est, inlassablement, repartir de zéro. Mais n’est-ce pas cela qui est beau, aussi ? Toujours redécouvrir. Un œil nouveau. Des expériences nouvelles. Des sentiments autres.
Une fois qu’on a commencé, on se rend compte que ce n’était pas si terrible que ça. Le crayon ne nous a pas agressé. Bon, continuer est dur également : régularité pour progresser, s’émanciper du jugement, de la peur (encore) du regard des autres si on veut montrer ce qu’on a fait.

L’autre question essentielle, mais qu’on oublie sans cesse, c’est de se demander :

Qu’est-ce qui nous retient, à par la trouille et la flemme de faire ce qui nous fait alors envie ?

La procrastination est un fléau, mais si on veut vraiment faire quelque chose, alors on saura au bout d’un moment lui tordre le cou pour s’y lancer. Le manque de temps est un fait, mais trop souvent employé lui aussi comme excuse, car on saura retravailler son emploi du temps pour y caser ce qui nous tient à cœur. Si c’est quelque chose qui nécessite investissement financier, la question est plus dure. Mais restons sur le dessin, puisque déjà je me disperse trop : un crayon et un papier suffise dans un premier.
Si on ne « sait pas » dessiner mais qu’on veut apprendre, alors on débute par le crayon à papier qui est déjà bien assez dur à manier comme ça (et n’est pas qu’outil de brouillon, je pense revenir dessus un jour) et du papier le plus basique qui soit. Pas besoin d’aller acheter un papier au nom plein de promesse, au grammage dont on ne comprend rien, à se triturer les méninges avec du lisse ou du à grain, ou même d’aller expérimenter d’emblée des techniques comme la peinture à l’huile ou le pastel.
Revenez un peu en enfance, avec le plus simple, et le moins cher pour débuter. Si vous touchiez à la peinture, enfant, on ne vous achetait probablement pas du Rembrant, mais les palettes à pastilles à pas cher, ou alors de la gouache carrefour pour les cours d’arts plastiques. Même avec des fournitures dites « bas de gamme », on peut faire de très jolies choses, donc ce n’est vraiment pas un frein pour que vous vous mettiez à créer si c’est votre souhait.

Se lancer directement dans le dessin d’imagination peut être déconcertant, parfois même culpabilisant. Pour apprendre à dessiner, je conseillerai toujours de recopier. Pas d’imprimer une image et de décalquer, mais d’avoir un modèle et de le reproduire aussi fidèlement que possible. Je pourrais en faire un article à part entière, mais notamment pour le portrait, c’est comme ça que je procède. Je n’ai pas un appareil photo dans la tête. Il est possible de reporter les proportions sur le papier pour plus de confort, ou d’y aller en freestyle, mais de toute manière, la pratique du dessin est graduelle. Enfant, je demandais toujours à ma sœur quoi dessiner parce que je ne savais pas, et c’était très souvent des basiques maisons et fleurs. Puis après, durant des années, je n’ai dessiné que du manga. Rien, absolument rien, ne me destinait à faire du portrait.. Des personnages aux grands yeux, je suis allée vers des proportions plus humaines, ça ne se fait pas directement : tâtez du terrain.

Forcément, après, il y a le milieu plus complexe du professionnel: si on se destine à vivre de son coup de crayon, alors oui, « ne pas savoir dessiner », c’est clairement partir avec un handicap. Mais j’en reviens encore au «tout est relatif», peut-être que cette phrase, ce « je ne sais pas dessiner », pour vous traduit finalement vos attentes, que ce n’est pas là où vous voulez aller, mais pour d’autres, vous savez déjà dessiné.
Le plus souvent, cette phrase dans un milieu plus engageant comme lorsqu’on veut exposer, en faire son métier, etc, traduit l’éternel manque de confiance en nous. Plus facile d’être radical et de dire que non, en fait, tout cela n’est que vaine comédie alors qu’on ne sait absolument pas faire, au lieu de se poser, de dire «ok, ce que je viens de faire ne correspond pas à ce que je veux vraiment, néanmoins la technique (par exemple), je maîtrise» ou plus simplement «ce n’est pas encore ça mais au moins je me suis investi.e et j’ai travaillé». On voit le fait qu’on a « perdu notre temps », et en soit je ne peux vraiment pas cracher là-dessus : la société fait que notre temps est précieux et qu’on doit le rendre rentable le plus possible, blindé de productivité. C’est dur de se séparer pleinement de cette vision pour adopter une lenteur de vie, et donc ne pas voir une perte, mais un exercice. Il y a la question plus complexe de l’énergie : quand nos dispositions sont moindres pour X ou Y raison, c’est vrai que l’échec est plus dur, à mon sens, à affronter. La pensée du « j’ai gaspillé mon énergie » est dur à renier. Quand elle est déjà dure à trouver, voir quelque chose qui n’est pas «concluant» directement peut démotiver, mais c’est aussi un moyen de se montrer qu’on a la force quand on réessaie, et combien on est passionné.

Calligraphie sur papier noir, à l'encre blanche. 
Citation : "Nous créons notre réalité"
Calligraphie à l’encre blanche sur papier noir, janvier 2020.
Gardez en tête que votre quotidien vous appartient : faites en ce que vous voulez !

Cet article et à l’image de mon cerveau : arborescent. Une idée en entraîne une myriade de nouvelles, et on ne s’en sort plus !
J’espère cela dit que tu auras compris là où je voulais en venir à l’issue de cet article, et que peut-être, si tu avais envie de te mettre au dessin, cela peut t’y encourager. Comme je te l’ai montré avec quelques dessins distillés au cours de l’article, ne serait-ce qu’en dévoilant les premiers dessins de Peculiar Maelstrom, en un laps de temps relativement réduit à mon sens, j’ai progressé, mais ça ne s’est pas fait dans le même mois. La raison aussi, c’était parce que je dessinais presque quotidiennement, que je faisais et refaisais.
Si vous souhaitez vous y mettre, ne désespérez pas.

3 Replies to “« Je ne sais pas dessiner », vrai problème ou excuse ?”

  1. Je me sens un tantinet visée par cet article. ^^
    Tu as totalement raison, évidemment.
    En tout cas, tu me fais déculpabiliser le fait de copier d’autres artistes. Je m’en veux de ne pas arriver à créer de rien, je me dis que c’est bien la preuve de ma nullité.
    En ce qui me concerne, je sais que je ne prends pas le temps de m’entraîner correctement. Je l’ai fait il y a quelques temps, mais en ce moment, je n’ai clairement pas la tête à ça. Ni vraiment l’envie. Entre lire ou dessiner, je choisis la lecture. Donc je ne me prends pas trop la tête avec ça et je verrai bien le jour où ça me reprendra.
    Mais c’est vrai que je me sens malgré tout illégitime à te féliciter ou à faire des remarques sur ton travail sachant que je ne t’arrive pas à la cheville ou que je ne connais rien aux aspects les plus techniques.

    En tout cas, tes progrès sont flagrants, ça doit être motivant de comparer les changements en quelques mois seulement !
    J’aime beaucoup ta calligraphie « Nous créons notre réalité ». Outre le message qui est bien vrai, j’admire la façon dont tu as enchevêtré les lettres, utilisé une seule et même barre pour les « N », etc. J’ai passé un bon moment à en admirer les courbes et les lignes. Bravo pour ça !

    1. Mais je ne te visais pas personnellement, sache le ! c’est vrai que ça m’a inspirée disons mais ce n’est vraiment pas contre toi !
      Oh mais j’en ferais un article complet sur la « copie », il n’y a vraiment pas de culpabilité à avoir avec ça, c’est même comme ça qu’on apprend ! On ne disait pas des copistes qu’ils étaient nuls vu comment c’était bluffant ce qu’ils faisaient !
      Si c’est un choix qui t’apaise, tant mieux ! Il n’y a jamais d’obligations à dessiner ou non, à pratiquer ou non. Le plus important, c’est de s’écouter et pas de se dire « aaah mais je devrai… », au nom de quoi ? Si ton objectif n’est pas là-dessus pour l’instant bah ça ne sert à rien d’essayer de tordre les choses en ce sens. Les envies vont et viennent !
      Peu d’artistes auraient des retours si iels devaient attendre les retours de spécialistes, vraiment ! Je comprends qu’on soit intimidé.e, j’ai souvent du mal à commenter des dessins de grands comptes parce que je me dis « wah mais cette maître, moi je ne suis rien à côté », mais pourtant on est des personnes qui encouragent des artistes, et finalement ce n’est pas ça l’essentiel ?

      J’avoue que j’ai quand même pris des dessins où il y avait une bonne fracture entre ! Mais je t’avoue que oui, quand même, même si on me voit sous un fichu prisme, comme le doublon d’une autre, de moi à moi je suis relativement satisfaite d’avoir autant progressé en un temps relativement court.
      Merci beaucoup ! Elle traînait depuis des mois sur mon mur en brouillon, et je voulais absolument la refaire parce que j’étais assez fière d’avoir réussis à entremêler les lettres et que ça rendent bien. Le fait que tu aimes également ce mélange me dit que je n’ai pas perdu des heures à essayer de la faire, donc merci beaucoup !

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